Vue plus de 75000 fois sur notre page Facebook et partagée 1422 fois, cette chronique a été écrite et postée par Jérémy le 11 septembre 2016. Il l'a rédigée et postée en un seul jet. Elle a connu un véritable succès et a mis beaucoup de monde d'accord à l'époque. Nous la rééditions sous forme d'article sur le blog.

" J'ai fait le choix, celui d'être opérateur de circulation ferroviaire à la SNCF, de travailler en 3x8 et d'être amené à manquer des instants précieux. Mais malgré la fierté et le plaisir que j'ai de faire ce métier, j'ai quand même mal d'être au travail en ratant certains événements.

Il est 7h17 et nous sommes dimanche. Je ne rentre pas d'une soirée qui s'est finie tardivement. Mais je rentre du travail. Je vois, sur les murs facebook de mes amis, les photos de la soirée d'anniversaire des 25 ans d'un ami que je connais depuis les chaises de l'école maternelle. J'aurais du aller à cette soirée dans la salle des fêtes de mon village Aquitain. Mais je n'y étais pas.

Le nanti de cheminot que je suis, payé à rien faire et bon à être insulté partout même par des politiques, était au travail au lieu de fêter cet anniversaire. Vendredi en partant à 8 heures, j'ai eu un fax. Une commande comme on dit chez nous. Une commande qui a annulé mes horaires de journée d'hier pour me mettre une nuit, celle qui vient de s'écouler, pour remplacer un collègue. Réglementairement, j'étais le seul agent disponible à pouvoir faire ce remplacement de nuit.

J'ai permis à des dizaines de trains de circuler. Parce que le trafic ferroviaire ne dort jamais. Parce que la nuit, même le week end, il y'a des trains de marchandises, ceux qui transportent l'essence dont vous aurez besoin dans deux ou trois jours par exemple. Des trains de voyageurs, réguliers ou spéciaux. Les derniers TER tard le soir, les premiers tôt le matin qui permettent d'aller en soirée et d'en revenir sereinement. Les circulations à vide, c'est à dire les rames qui circulent vers une autre gare, vers un dépôt pour être à la bonne place à l'heure où il faudra transporter des passagers. Des trains de travaux aussi, ceux qui assurent la maintenance des installations pour que les trains circulent en sécurité.

Sans moi, sans mes collègues, sans nous, sans cette activité nocturne dans les postes de circulation, dans les dépôts, dans les gares, dans les centres de maintenance, des dizaines, des centaines de trains ne pourraient circuler ce dimanche. Autant de trains que tous les utilisateurs sont contents de trouver car ils ont une bonne raison d'avoir besoin de prendre le train un dimanche, ou n'importe quand. Ce service est une chance car il n'est plus rentable. Et il est assuré par et grâce à ceux qui sont insultés à la moindre occasion, qui se battent pour garder leurs conditions de travail en 3x8 tous les jours de l'année. Pensez y.

Oui, il y'a des ratés, des "indisponibilités d'un matériel", "attente d'une rame ou de la locomotive", "absence inopinée d'un agent", "régulation du trafic".....

Mais chacun fait pour le mieux, avec les moyens donnés et en jonglant avec les aléas. Un retard ou une suppression peuvent engendrer beaucoup d'agitation, jusqu'à la dernière seconde, pour trouver une solution coûte que coûte.

Un engin moteur un peu têtu qui fait des siennes pour se mettre en route, c'est un agent qui s'affole derrière le cerclo pour faire démarrer sa foutue machine.

Une alerte qui nécessite de ralentir la circulation des trains, occupant les cantons de circulation plus longtemps, ce sont des agents de circulation et des régulateurs qui veillent plus que tout sur votre sécurité. Parce qu'on n'envoie pas un train à pleine vitesse dans un canton occupé, sinon "canton" deviendrait "carton" Une lettre et ça change tout.

Un agent malade - ou pire -, un agent non utilisable à l'heure prévue pour X raisons, un agent non commandé, c'est un gestionnaire de moyens qui durant toute la nuit va scruter l'état de son effectif pour essayer de trouver la solution qui sauvera un, deux, trois trains qui transporteront peut être juste 5 ou 10 passagers chacun. Un peu comme ma commande qui a permis d'assurer le service la nuit dernière.

Il y'a un peu plus de trois ans, quand ma fille Madison est née, j'étais à 100 kms de la maternité en train de gérer la circulation des trains en heure de pointe à la sortie d'une gare importante. Et une fois la pointe finie, quand j'ai pu regarder mon téléphone portable, j'ai vu un appel en absence et un message vocal, datant d'une heure auparavant. Mon beau père m'annonçait la naissance de ma fille. Je ne pouvais pas partir immédiatement, laisser le poste de circulation en plan, sinon j'aurais déclenché le ralentissement et l'annulation de plusieurs trains. J'ai du attendre que mon responsable d'astreinte vienne me remplacer, si gentiment, pour que je puisse partir un peu plus tôt.

La majorité des circulations seront assurées sans encombre ce dimanche, comme tous les dimanches, comme toutes les fêtes, comme tous les jours. 365 ou 366 jours par an, jour et nuit, le rail est une fourmilière. Nous sommes des hommes et des femmes de tous âges, de toutes origines, des êtres humains qui font le maximum pour vous en toutes circonstances. Pour longtemps encore ? Pas si sur. C'est pas rentable. Regardez les trains de voyageurs de nuit ! Plus personne n'en veut, même les privés, même les Russes n'en veulent pas. Je ne donne pas cher des trains qui transportent 50 personnes en moyenne. Vous voulez des économies et la privatisation ? Alors commencez à ne plus espérer trouver de train quand vous en aurez besoin. 

Je vais me coucher, m'isoler pour pouvoir dormir pendant que ma fille et ma bien aimée passeront la journée seules jusqu'à mon réveil vers 14h.

_Jérémy / opérateur de circulation ferroviaire en réserve et chroniqueur MLCVR "